Des mondes différents mais un espace commun : les enjeux de la diversité religieuse en contexte montréalais

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Synagogue Machzikei Torah - Bernard

Synagogue Machzikei Torah - Bernard

par Frédéric Dejean, PhD

À propos Frédéric Dejean : Frédéric a grandi en France. Il obtenu un doctorat de l’Université de Paris-Nanterre et de l’INRS-UCS (Québec) en géographie humaine et en études urbaines. Depuis septembre 2013, il bénéficie d’une bourse de recherche postdoctorale du Fonds de recherche société et culture du Québec (FRSCQ) et travaille à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal.

J’observe le paysage religieux montréalais depuis 2008. Cela a commencé par une thèse de doctorat portant sur les lieux de culte des communautés évangéliques, et se poursuit actuellement sous la forme d’une recherche postdoctorale à l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal. Je m’intéresse aux modalités d’encadrement des lieux de culte par les arrondissements montréalais, dans un contexte marqué par des nouvelles formes du fait religieux dans l’espace urbain.

J’ai inclus dans mon terrain de recherche Outremont et le Plateau-Mont-Royal, deux arrondissements dans lesquels vivent d’importantes communautés hassidiques. Je dois dire que j’ai longuement hésité à les inclure dans ma recherche au motif que la situation de ces deux arrondissements serait tout à fait spécifique et difficilement comparable avec ce que l’on peut observer ailleurs. Je pense qu’une telle idée venait du fait que beaucoup de mes interlocuteurs – en particulier des personnes travaillant sur ces questions à la Ville et dans les arrondissements – postulent a priori une telle spécificité. Je me suis donc posé la question suivante : est-ce parce que le cas des communautés hassidiques est si spécifique qu’on le traite à part ? N’est-ce pas tout simplement l’inverse : à force de le traiter à part, n’est-on pas conduit à le considérer artificiellement comme spécifique ? Afin de valider une telle hypothèse, il était donc nécessaire d’inclure ces communautés dans ma recherche. Pour autant, je n’oublie pas que les groupes religieux que comptent Montréal possèdent des traits qui leurs sont propres et qu’il serait sans doute vain de vouloir réduire cette multiplicité à un modèle unique.

Les lieux de culte de devanture, une spécificité montréalaise?

Eglise Cité de David

Eglise Cité de David

Si l’on considère la question des lieux de culte on observe une tendance de fond qui touche l’ensemble des groupes religieux présents : la multiplication de ce que l’on appelle dans le monde protestant états-unien les « storefront churches». Des communautés ne sont pas installées dans des bâtiments clairement identifiés par leur architecture et leur position dans l’espace urbain comme des lieux de culte, mais investissent des petits locaux commerciaux, sommairement aménagés. Les « storefront churches » sont apparues aux Etats-Unis lors de la « Grande migration » entre les années 1910 et 1930, quand environ deux millions d’Afro-américains ont quitté les États du Sud pour s’installer dans les villes industrielles du Nord du pays. Dans ces villes, comme l’offre religieuse ne suivait pas la demande, de petites communautés s’installèrent dans d’anciens commerces.

Mosque

Mosquée Assalam

Aujourd’hui, le contexte montréalais présente des « storefront churches », mais également des « storefront mosques », « storefront synagogues » et des « centres communautaires ». Cela témoigne du fait qu’il est nécessaire de reconnaître l’existence de dynamiques communes aux groupes religieux, même si ces derniers se distinguent sur de nombreux aspects. Les raisons de ces similitudes sont à chercher dans les effets de contexte. Il a été montré comment certains groupes religieux en situation minoritaire doivent modifier leurs modes d’organisation afin de répondre aux attentes de la société en termes de modes de fonctionnement des organisations religieuses. En ce qui concerne les lieux de culte à Montréal, on peut faire l’hypothèse que la rareté des opportunités immobilières et foncières ainsi que les règlements de zonage des arrondissements conduisent les groupes religieux à s’installer dans d’anciens commerces, ce qui engendre parfois des tensions avec les résidents du fait des nuisances sonores, des problèmes de stationnement ou de circulation de voitures.

Je retiens de cet exemple des « storefront places of worship » que la compréhension des dynamiques religieuses à l’échelle de la métropole montréalaise gagne à se penser dans la comparaison, et ainsi éviter le piège de l’ « exceptionnalisme », défaut qui consiste à postuler a priori le caractère irréductible d’un fait social.

Pour autant, je ne perds pas de vue que les discussions et les débats suscités par la présence des communautés hassidiques témoignent de son caractère spécifique et pour le moins exceptionnel.

Réfléchissant aux enjeux de cohabitation en contexte urbain une phrase de la britannique Patsy Healey me vient à l’esprit tant elle met en lumière les enjeux actuels : « We puzzle over how to manage our co-existence in shared space ». Chacun des termes est important. Tout d’abord, il s’agit d’une co-existence, ce qui implique une dimension dialogique. En ville, nous n’avons pas le choix de la co-existence – à moins de faire le choix du séparatisme le plus complet – et l’apprentissage de l’urbanité n’est pas tant celui de la différence que celui de la capacité à vivre en bons termes avec elle. En second lieu, l’espace est partagé (« shared space »), ce qui signifie qu’un même espace est susceptible d’être différemment vécu et pratiqué par les individus. Une des leçons de la géographie est de faire comprendre que l’espace ne prend sens que dans la mesure où il est vécu par des individus et des groupes sociaux. Or, ces derniers sont susceptibles de lui conférer des valeurs qui entrent potentiellement en contradiction.

Comprendre l’apparence extérieure

Si l’on reprend l’exemple des « storefront synagogues », il est manifeste que ces lieux cristallisent les débats qui agitent les arrondissements d’Outremont et du Plateau-Mont-Royal. En effet, certains d’entre eux renvoient pour une partie des résidents du quartier l’image de lieux quasi négligé. J’ai eu la chance de visiter plusieurs de ces synagogues et des centres communautaires: j’ai été frappé par le fait que le peu de soin apporté à l’aspect extérieur d’un certain nombre d’entre elles est inversement proportionnel au soin apporté aux aménagements intérieurs . Tout se passe comme si le lieu matérialisait le croyant : le souci de son intériorité, par contraste avec les apparences extérieures. Pour autant, le citoyen que je suis – et je pense ne pas être le seul dans ce cas – ne peut s’empêcher de voir dans cette situation une absence de considération à l’endroit de ceux qui ne fréquentent pas ces lieux de culte, alors même que les membres de la communauté religieuse n’ont aucunement l’intention de blesser ou de provoquer.

Un tel exemple renvoie aux multiples façons qu’ont les individus de vivre et de comprendre leurs espaces de vie. Au cours d’un travail d’enquêtes auprès de communautés évangéliques j’avais observé que les pasteurs de « storefront churches » étaient étonnés quand je leur faisais remarquer que le lieu de culte de leur communauté du simple fait de son apparence pouvait susciter une certaine méfiance de la part des résidents, quand bien même ces derniers seraient tout à fait ouverts à la présence de lieux de culte dans leur quartier. Les pasteurs m’expliquaient alors que l’important est la vie intérieure du croyant, son attitude quotidienne, et non l’aspect extérieur du lieu de culte. Une fois de plus, on ne peut que souligner la similitude avec les débats entourant les synagogues hassidiques.

Pour conclure, je reviens à la citation de Patsy Healey : que faut-il comprendre par l’usage du verbe « manage » ? Sans doute plus qu’un simple travail de gestion politique ne concernant que les élus et les fonctionnaires. On peut y voir une invitation adressée à tous les citoyens – hassidiques ou non – à entrer en discussion. Sur ce point, Les Amis de la rue Hutchison – Friends of Hutchison street constituent une grande chance, à la condition de ne pas craindre de faire entrer dans les discussions la question des usages différenciés de l’espace et des valeurs qui lui sont attribuées par les citoyens. Le dialogue ne doit surtout pas avoir peur de la controverse ; après tout, c’est dans la capacité à évoquer nos désaccords que nous reconnaissons nos amis. Aussi, l’établissement d’un dialogue fort est sans doute l’une des conditions pour vivre dans des mondes sociaux certes différents, mais dans un espace commun et partagé.



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