La Charte des valeurs québécoises suscite la haine pour détourner l’attention

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par Alexandre Couture Gagnon PhD

Au sujet d’Alexandre Couture Gagnon: Alexandre est originaire du Bas-Saint-Laurent. Elle a récemment obtenu son PhD en Ontario et est professeure d’analyse et de conception de politiques publiques à l’École nationale d’administration publique depuis (ENAP) l’an dernier. Ses recherches portent sur minorités nationales ainsi que les minorités religieuses en Europe et en Amérique du Nord. Alexandre a communiqué avec nous et est heureus de partager ses recherches et ses opinions avec nos lecteurs. Pour plus au sujet Alexandre cliquez ici.

J’aimerais proposer une lecture parallèle à celle que fait M. Archambault de la Charte des valeurs québécoises (voir : Lettre d’un Outremontois francophone « pure laine » à un ami Hassidique). Bien que son expertise ne fasse nul doute, je questionne son argumentaire liant le nationalisme québécois à la législation des accommodements raisonnables. Selon moi, les politiciens ont un devoir de formuler le nationalisme québécois sans tomber dans la peur de l’Autre parce que les conséquences négatives de celle-ci seraient dramatiques. Ce qui suit est basé sur mes études doctorales ainsi que sur ma perception personnelle.

Détourner l’attention de l’opinion publique

Le Parti Québécois (PQ) utilise une technique politique vieille comme le monde : fomenter une peur de l’Autre afin d’accroître sa propre popularité.

Pour un politicien en quête de votes ou de changement de sujet dans le débat public, il suffit d’identifier la différence qui titillera l’opinion publique. Ici, ce sont les « porteurs de signes religieux ». Le PQ a créé, au sein de la majorité désignée « laïque » de la société québécoise, une distinction entre ceux qui portent des signes religieux et ceux qui n’en portent pas afin de contrôler l’agenda politique. La Charte des valeurs québécoises agit comme un vecteur de haine auprès des Québécois : chez les « laïcs », elle suscite un dédain à l’égard des minorités religieuses.

Lorsque des politiciens et des artistes, c’est-à-dire nos élites, soutiennent une politique, celle-ci gagne en puissance. Il suffisait que le PQ réveille notre peur des Autres en désignant ceux-ci comme « porteurs de signes religieux » pour que l’aversion à leur égard monte en flèche. Par le cautionnement politique que présente la Charte des valeurs québécoises, les « laïcs » se sentent dans leur droit, se sentent justifiés de ne pas aimer certaines caractéristiques prévalant chez les Autres, qu’ils viennent de définir comme portant des signes religieux.

Les individus ont tous une petite peur à l’égard des gens différents d’eux et cela est normal. Discuter de ce qui se cache derrière une catégorie de personnes commande toujours des préjugés – essayez-le, c’est la nature humaine. Interrogez une de vos connaissances sur les habitants d’une ville voisine ; votre interlocuteur émettra une opinion, probablement basée sur un peu n’importe quoi ou, au minimum, grandement fausse. Vous pourrez l’informer qu’il est dans l’erreur si vous avez habité dans cette ville voisine. Rien de méchant, après tout, vous ne vous lancerez pas en politique pour « faire comprendre » aux habitants de ladite ville voisine qu’ils sont dans le tort, au contraire de l’actuel PQ.

Discussion informelles vs réflexion approfondie

Une discussion informelle n’est pas la même chose que de faire de la politique : la politique ne doit pas agir sur la base de bas préjugés et doit prendre en compte les conséquences de ses actions. Si nous habitons un lieu aussi prospère où règne la règle de droit (et non la règle de la force, par exemple), c’est en partie parce que nos politiciens ont historiquement réfléchi avant de mettre en place des politiques et qu’ils ne sont pas tombés dans le piège de voter des lois qui peuvent sembler fondées au cours d’une simple discussion informelle.

On s’attend des politiciens à ce qu’ils s’informent des enjeux, des conséquences des politiques qu’ils envisagent. Parce que les politiciens sont élus et payés et respectés en raison de leur réflexion à l’égard des problèmes de notre société, ils doivent aller plus loin que la discussion informelle où n’importe qui vous dira « Ben oui, c’est vrai, moi, je trouve que ces personnes-là ont vraiment un problème ! »

La Charte coûterait cher

Pourtant, les conséquences négatives de l’adoption de la Charte seraient multiples et importantes pour le Québec. Elle n’est conforme ni à la Charte québécoise des droits et libertés de la personne, ni à la Charte canadienne des droits et libertés. La facture corollaire aux recours judiciaires qui suivront si la Charte devait être votée par l’Assemblée nationale risque d’être salée. De surcroît, un vote majoritaire en faveur de la Charte serait probablement décrié par des organisations internationales.

Elle donnerait une opinion négative du Québec sur la scène internationale. Cette opinion avait dégringolé après le discours de 1995 de Parizeau sur le vote ethnique. Tout cela recommencerait… probablement en pire parce que les informations sont maintenant transmises plus rapidement à l’international grâce aux réseaux sociaux et à la croissance de l’utilisation d’Internet.

En somme, la Charte des valeurs québécoises agit tel un vecteur de haine. Elle réveille la peur de l’Autre, ce dernier étant dorénavant défini comme « porteur de signes religieux », auprès des « laïcs » québécois.



4 commentaires

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  1. Guy Archambault
    5 mars 2014

    Chère Mme Couture,

    Bravo pour votre article, avec lequel je suis largement d’accord. Seule petite nuance: bien que le projet de charte flatte les préjugés, renforce les stéréotypes et est injuste à l’égard des minorités religieuses, je crois que le terme “haine” est inapproprié. Il peut renforcer chez nos amis non-francophones un autre stéréotype: celui du nationalisme québécois raciste et xénophobe.

    Ceci dit, je trouve votre analyse sur les motivations du gouvernement tout à fait juste. Et la distinction que vous faites entre la discussion citoyenne informelle et le discours gouvernemental est lumineuse: le gouvernement devrait être responsable, tenter de diminuer les tensions et divisions et fonder ses propositions sur des analyses sérieuses. Tout le contraire de ce que fait le pyromane Drainville.

    Finalement, je ne suis pas sûr de comprendre votre commentaire selon lequel mon article lierait le nationalisme québécois à la législation des accommodements raisonnables. Ce que j’ai voulu rappeler, c’est qu’il y a plusieurs formes de nationalisme au Québec. En simplifiant, une forme progressiste, ouverte sur l’Autre (celle de Lévesque, de Gérald Godin et des “indépendantistes pour une laïcité inclusive”) et une forme conservatrice et chauvine, qui à mon avis est bien représentée par le duo Marois-Drainville.

    Amicalement,

    Guy Archambault

    • Merci beaucoup, Monsieur Archambault, de votre réponse.

      J’espère que l’avenir vous donnera raison et que le terme « haine » aura été trop dur. Le nationalisme québécois doit, à mon avis, poursuivre sa trajectoire vers l’interculturalisme et éviter à tout prix son contraire conservateur et chauvin (la trajectoire vers laquelle le duo Marois-Drainville tente de nous diriger).

      Au plaisir,

      Alexandre

    • Aaron Binet
      7 mars 2014

      Monsieur Archambault, why is using the word “hate” inappropriate, isn’t the definition of “hate” short for “extreme dislike”? Its as if Mme Couture would of said that the “The Charter foments extreme dislike” of “les autre” – which is, people wearing religious symbols… On the other hand, maybe you are right “hate” is also used for more malicious tendencies of violence etc. wich is hopefully far-fetched indeed…

      Either way, its beautiful is to see these intellectual discourses, especially on a Hassidic website.

      BTW, Monsieur Archambault, I realy enjoyed your Open Letter to a Hassidic Friend, it gave me a whole new insight on the Quebecois society. Merci Beaucoup!!!

      • Alexandre Couture Gagnon
        10 mars 2014

        Thank you, Mr. Binet !