Lettre d’un Outremontois francophone « pure laine » à un ami Hassidique

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Au sujet de Guy Archambault : venus de France, les ancêtres de Guy sont arrivés à Montréal vers 1645. Guy a passé une partie de son enfance à Outremont et est revenu y vivre en 2011. De 1982 à 2010, il fut diplomate pour le service extérieur canadien, avec des affectations au Pérou, en Hongrie et en France. Représentant le ministère des Affaires étrangères canadien, il a participé activement aux processus de paix en Bosnie et au Kosovo de 1997 à 2002. Il est membre du comité sur les relations intercommunautaires de l’arrondissement d’Outremont.

Le débat sur la « charte des valeurs québécoises » a ouvert de vieilles blessures et créé une division entre Québécois francophones et non francophones. Bien que je m’oppose à la charte telle qu’elle est formulée actuellement, j’aimerais donner à mes amis Hassidim un peu de contexte pour comprendre le point de vue des Québécois partisans de la laïcité et proposer quelques réflexions sur les relations entre Québécois francophones et juifs.

Comprendre les préoccupations des Québécois francophones

Les néo-Québécois ne sont pas tous conscients de l’état d’infériorité dans lequel les francophones du Québec et du Canada ont vécu jusqu’au milieu du 20e siècle. Avant 1960, les droits des francophones avaient peu de poids. Nous étions des citoyens de seconde classe dans notre propre pays.

En 1890, alors que les francophones formaient près de 50% de la population du Manitoba, cette province institua l’anglais comme seule langue officielle et supprima le financement des écoles francophones. L’Ontario à son tour supprima l’enseignement en français dans les écoles publiques en 1912. Dans les années ’70, une blague circulait : à Ottawa, dans un ministère fédéral, si vous voulez obtenir une réponse en français, adressez-vous à l’employé qui passe le balai ou qui lave les toilettes. Celui-là, c’est toujours un francophone.

Au Québec et à Montréal, où pourtant les francophones étaient fortement majoritaires, l’unilinguisme anglophone régnait dans le monde des affaires et du commerce. La grande majorité des francophones devait travailler en anglais, dans des emplois subalternes. Je me souviens encore de l’humiliation que j’éprouvais, à la fin des années ’60, lorsque j’allais dans les grands magasins du centre-ville. L’affichage était unilingue anglais et j’avais droit à des commentaires méprisants quand je m’adressais à un commis anglophone en français.

La religion comme refuge

Jusqu’aux années 1960’, pendant une longue époque que nous appelons « la grande noirceur », le peuple québécois s’est abrité sous la protection de sa religion et de sa langue. La religion, qui était au départ un refuge, est devenue elle-même une source d’oppression. Le clergé ultraconservateur combattait le vote des femmes, le libéralisme et la liberté de conscience. Les prêtres faisaient pression sur les femmes pour qu’elles consacrent leur vie au bien-être de leurs maris et à la procréation. Il n’était pas rare qu’une femme donne naissance à plus de 15 enfants. Le clergé essayait aussi de contrôler les consciences. De grands classiques de la littérature étaient mis à l’index, c’est-à-dire interdits. Des libres-penseurs se voyaient refuser le droit d’être enterrés dans les cimetières contrôlés par l’Église. Le clergé dirigeait les écoles et s’opposait à la création d’un ministère de l’Éducation et d’un système public d’enseignement. Dans ces conditions, il n’était pas question pour un non-catholique de fréquenter nos écoles. Un grand nombre d’immigrants se sont ainsi intégrés tout naturellement à la société anglophone minoritaire, moins fermée que la nôtre.

Il régnait à cette époque au Québec un nationalisme conservateur et ethnique dont Henri Bourassa et Lionel Groulx sont des représentants importants. Replié sur son catholicisme, le peuple québécois se méfiait des étrangers, et particulièrement des protestants et des juifs.

La Révolution tranquille

Dans les années ’60, les choses se mirent à bouger. L’arrivée des communications modernes (en particulier la télévision), la tenue de l’exposition universelle de 1967 et, déjà, une certaine mondialisation économique, ouvrirent le Québec sur le monde. Le gouvernement conservateur de « l’Union nationale » perdit les élections de 1960 et fut remplacé par le Parti libéral qui représentait alors le courant progressiste. Le Québec s’est modernisé, économiquement, mais aussi socialement et culturellement, à très vive allure. On a appelé cette période la « Révolution tranquille ». Parmi ses grandes réalisations, on peut ranger le développement d’un État moderne avec de grandes institutions économiques (Hydro Québec, Caisse de dépôt et de placement) et la création d’un système d’éducation public indépendant de l’Église.

Un des éléments centraux de cette révolution fut l’accession de la majorité francophone à une position centrale dans la société. La loi 101, en 1977, imposa la langue de la majorité en tant que langue principale de communication, d’éducation, de travail et de commerce comme dans tous les pays démocratiques. Elle accordait aussi des droits étendus à la minorité anglophone en matière d’éducation et de services gouvernementaux. Cette loi suscita une réaction très forte et très négative au Canada anglais. On a même voulu la faire condamner à l’ONU. Les Québécois ont trouvé cela injuste et hypocrite, car ils se souvenaient du peu de cas qu’on avait fait de leurs droits dans tout le Canada, y compris au Québec, pendant tout le début du 20e siècle.

L’émergence d’un nationalisme progressiste

Le nationalisme conservateur de la « grande noirceur » n’avait pas complètement disparu, mais il n’était plus en vogue. Une nouvelle génération de nationalistes, progressistes, plutôt de gauche, ouverts sur le monde et sur les autres cultures, a pris le devant de la scène. René Lévesque en est le représentant le plus connu. Gérald Godin en est un autre. Poète, député du Parti Québécois, il faisait des efforts considérables pour établir des liens avec toutes les communautés ethnolinguistiques. Il appelait de ses voeux, comme René Lévesque et beaucoup d’autres, un Québec indépendant, tolérant, pluraliste et inclusif. Leur « nous » était le contraire du « nous » de Jacques Parizeau dans son fameux discours de 1995: il incluait toutes les communautés culturelles du Québec.

Les nationalistes progressistes et les juifs

Beaucoup de ces nationalistes éprouvaient un grand attachement envers le peuple juif. Comme les francophones, les juifs avaient été victimes de ségrégation et maintenus dans un statut d’infériorité. Les juifs avaient souffert comme nous, en fait beaucoup plus que nous. Ils avaient résisté comme nous, parfois en s’enfermant dans une certaine isolation, en se repliant sur leurs valeurs religieuses et culturelles.

Les nationalistes progressistes considéraient qu’une communauté juive florissante était un atout considérable pour le Québec. Le gouvernement du parti québécois dirigé par René Lévesque (1976-1984) établit des relations très étroites et amicales avec la communauté juive.

Les relations juifs-francophones en 2013 : une occasion perdue ?

Où en sommes-nous aujourd’hui ? Nous sommes encore nombreux à penser qu’il y a beaucoup en commun entre les juifs et les Québécois francophones. Ils ont tout pour se comprendre et pour se rapprocher. Pourtant, le rendez-vous qui semblait être pris pendant la Révolution tranquille a été manqué. Le mariage n’a pas été célébré. Pourquoi ? Je pense que la langue et la religion ont suscité une série de malentendus et de ressentiments de part et d’autre.

J’ai décrit plus haut l’amère expérience historique qui explique pourquoi les Québécois tiennent à ce que la langue de la majorité soit la langue d’usage au Québec (comme elle l’est dans tous les pays démocratiques). J’ai aussi expliqué pourquoi la présence de la religion dans l’espace public rappelle de très mauvais souvenirs aux Québécois.

À mes yeux, les Québécois doivent se décrisper et cesser de voir les minorités religieuses à travers le prisme de leurs blessures passées. Nous devons nous débarrasser des stéréotypes qui trop souvent teintent nos regards sur les minorités religieuses. Mais les minorités religieuses doivent elles aussi faire un effort. Elles doivent accroître leur maitrise de la langue française afin de communiquer avec les autres Québécois. Elles doivent aussi accepter les limites raisonnables que la société laïque impose à la place de la religion dans l’espace public.

Et la « Charte des valeurs québécoises » dans tout ça ?

Peut-être, avec le contexte historique qui précède, mes amis hassidiques peuvent comprendre pourquoi le peuple québécois souhaite vivre dans un État laïc où la religion est une affaire privée, où l’État est neutre et où les « accommodements » sont balisés afin d’assurer l’égalité de tous devant la loi. Ces aspirations relèvent du nationalisme progressiste de la Révolution tranquille. Il n’y a rien de raciste et de xénophobe là-dedans.

Malheureusement, le projet de charte traduit mal ces aspirations progressistes. Il présente des aspects qui rappellent le nationalisme conservateur et xénophobe de la « grande noirceur ». En particulier, l’idée de vouloir interdire certains types de vêtements qui sont portés essentiellement par les minorités religieuses tout en conservant une croix bien ostentatoire à l’Assemblée nationale. Personne ne s’y trompe : c’est bien d’une hypocrite « catho-laïcité » qu’il s’agit.

Le débat sur la charte est rempli d’amertume. Il braque les positions. Il divise les Québécois avec, d’un côté, les francophones, majoritairement favorables et de l’autre, tous les autres, défavorables. Les journalistes et politiciens du Canada anglais, avec leurs gros sabots, enveniment le débat et jettent de l’huile sur le feu. Leurs commentaires empreints de mépris et de paternalisme rappellent de mauvais souvenirs. Ils suscitent l’indignation des francophones et renforcent chez ces derniers les points de vue extrêmes.

Je réprouve le gouvernement québécois pour avoir créé cette division, qu’il était facile de prévoir et facile d’éviter.

Pourtant, des raisons d’être optimistes

Mais il y a de grandes raisons d’espérer. Notamment quand on constate le nombre très important de Québécois francophones qui s’opposent à la xénophobie et à la stigmatisation des minorités religieuses. Parmi eux, de nombreux indépendantistes qui souhaitent fonder un pays ouvert, pluraliste et inclusif et qui sont très critiques à l’égard du projet de chartre

Ce projet nous éloigne du dialogue serein et amical que nous voulons instaurer. Il nous éloigne de cette compréhension mutuelle qui devrait exister entre Québécois francophones et juifs. Cette relation faite de complicité, de solidarité et de respect mutuel est pour un jour futur.

Mais ce jour viendra. Il faut y travailler.



13 commentaires (6 commentaires en français, 7 commentaires en anglais)

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  1. Christian Aubry
    18 octobre 2013

    Ouf ! Cela fait du bien de lire un texte à la fois simple et puissant comme celui-là. Il est en effet nécessaire de remettre le débat actuel sur les “accommodements” dans une perspective historique qui l’éclaire et nous indique la voie de ce qui est raisonnable et de ce qui ne l’est pas. Un “signe ostentatoire” à caractère pacifique et volontaire n’a rien de déraisonnable, tandis qu’un acte portant atteinte à la liberté d’autrui l’est de toute évidence.

    Dans notre quartier, ce débat est d’autant plus important qu’une certaine incompréhension règne. Ici, on veut faire porter à certaines femmes musulmanes le poids de l’horreur que nous inspire le “Jihad” islamique. Là, on tient insidieusement la communauté hassidique responsable de la mauvaise administration municipale qui n’a pas su faire régner l’ordre et l’équité en instaurant un dialogue efficace entre les communautés.

    Dans les deux cas, nous devons faire parler la mémoire, nourrir le respect mutuel et construire ensemble l’espoir de jours meilleurs. Merci, M. Archambault, d’y contribuer de façon aussi magistrale.

  2. katherine
    19 octobre 2013

    Bravo Guy ! Dit avec baeaucoup de sagesse.

  3. Emmanuelle Rivard
    20 octobre 2013

    ouais, bon, leçon d’histoire un peu redondante. Ce n’est pas parce que je ne suis pas séparatiste que je ne connais pas mon histoire. Il faudrait passer à autre chose et améliorer le pays qui existe au lieu de se projeter dans un futur improbable.

    Tout de même, félicitations pour l’esprit d’inclusion. J’ai une amie hassidique, une musulmane et je suis moi-même bouddhiste. Il n’existe pas de frontières, nous sommes tous unis.

  4. R. Lafrance
    20 octobre 2013

    Je vois mal une fonctionnaire du gouvernement du Québec, portant un voile intégral, rendant visite à un juif hassidique, pour lui offrir ses services…

    Le texte de Guy Archambault, est d’une navrante stupidité !

    Totalement à côté de la plaque.

    On sent bien une approche totalement farfelue et indigne, semblable à celle de Pierre E. Trudeau.

  5. Nicole
    21 octobre 2013

    Très utile de rappeler des pans de l’histoire québécoise et de replacer les événements dans un contexte plus large: l’enseignement de l’histoire n’est pas très répandu par ici, ce qui est très dommage, et souvent les gens ont tendance à oublier, malgré la devise du Québec. Un excellent article! Merci pour ce ton posé, clair, tolérant et inclusif: ça repose et fait du bien à l’âme.

  6. Pierre Nepveu
    5 mars 2014

    Merci, Monsieur Archambault. Vous exposez là avec beaucoup de justesse les données historiques indispensables à la compréhension du débat actuel. Il est rare que l’on voie une telle pédagogie de l’histoire. Et vous prenez la peine de vous adresser à nos compatriotes anglophones qui, comme nous francophones trop souvent, sont nourris de stéréotypes et de formules médiatiques à l’emporte-pièce. ‘est une contribution citoyenne exemplaire.